L’éducation des Savoyards par les faits -divers.
Les Surprises d’une arrivée à Paris.
Un train de l’après-midi de samedi arrivant de province amenait à Paris un brave ouvrier forgeron, Toussaint Randeau, âgé d’une trentaine d’années, qui devait dès le lendemain matin, commencer à travailler dans un atelier du Boulevard de La Villette.
L’ouvrier loua aussitôt une chambre chez un logeur de la rue Philippe-de-Girard et, quelque peu fatigué de son voyage, se coucha, le soir, assez tôt. Il devait, du reste, se rendre à son nouvel atelier, à cinq heures du matin. Au milieu de la nuit, il se réveilla et pensant que l’heure de se lever pouvait bien être arrivée, il consulta sa montre. Elle était arrêtée. L’ouvrier jugeant qu’il avait dormi assez longtemps, s’habilla rapidement et descendit dans la rue à ce moment déserte; seuls trois jeunes gens parlaient sur le trottoir.
L’ouvrier s’approcha d’eux et leur demanda l’heure. Il apprit que deux heures venaient de sonner. Que faire en attendant de reprendre son travail ? Retourner se coucher ? Il y songea un instant. Les jeunes gens l’en dissuadèrent. On serait bien mieux dans un café voisin qu’ils connaissaient. On y alla et on y fit, de compagnie, d’assez considérables libations aux frais de l’ouvrier. Une heure se passa de la sorte. Une proposition d’aller finir la nuit aux Halles fut adoptée d’enthousiasme par les jeunes gens, avec résignation par l’ouvrier qui sentait sa bourse devenir plus légère.
Aux Halles, ses compagnons eurent l’ait tout à fait chez eux. Mais là, les choses commençèrent à se gâter. On rencontra quatre individus avec lesquels une querelle éclata. Une femme vint les rejoindre et bientôt entre cette dernière et un des amis de rencontre de l’ouvrier, un singulier duel au couteau commença. On fit cercle autour des combattants. Un régal de ce genre était rare. L’enthousiasme ne connut plus de bornes lorsque la femme, par un coup porté au bras droit de son adversaire, mit ce dernier hors de combat.
L’ouvrier, terrifié, ne soufflait mot. Il essaya timidement de faire remarquer à ses compagnons que, l’heure de son travail étant arrivée, il devait les quitter. Ce fut un tollé général. Comment ! Il pensait à les lâcher ! On l’accompagnerait plutôt chez lui, et la bande se remit en marche vers la rue Philippe-de-Girard. L’ouvrier remonta à sa chambre toujours accompagné. Le logeur, qui se levait à ce moment, fut fort étonné de voir à une telle heure et en nombreuse compagnie son nouveau locataire. Il monta doucement derrière lui et entra dans la chambre au moment où l’un des individus, le revolver au poing, faisait à son nouvel ami l’indiscrète demande de son porte-monnaie. Le logeur réussit à le désarmer et au bout de quelques minutes nos trois individus quittaient la place.
Le forgeron alla, le matin, raconter son histoire au commissariat de la Chapelle où on lui conseilla d’être à l’avenir plus prudent dans le choix de ses fréquentations.
Histoire d’un cheval.
La simple vente d’un cheval vient de donner lieu à un imbroglio dont les amusantes péripéties méritent d’être racontées.
Un négociant, M. Courtin, habitant à Pantin, achetait un cheval au marché aux chevaux de Paris. Il le remit aussitôt à un maquignon de sa connaissance, nommé Paturot, en le priant de conduire l’animal à Pantin. Chemin faisant, le maquignon rencontra rue de Meaux un entrepreneur de transports, M. Loche, qui lui demanda si le cheval qu’il conduisait était à vendre. Paturot n’hésita pas à répondre affirmativement et, sans remords, céda l’animal pour 150 francs.
M. Loche, ne devait pas, du reste, jouir longtemps de sa nouvelle acquisition. Dès le lendemain, il constata que le cheval acheté la veille avait quitté son écurie. C’était tout simplement encore Paturot qui, déjà mandataire infidèle, était venu pendant la nuit voler le cheval pour essayer de le vendre une seconde fois.
Ici, M. Courtin revient en scène. En rentrant le soir chez lui, le négociant avait été étonné de ne revoir ni cheval ni Paturot et, le lendemain matin, il alla flâner du côté de la rue d’Allemagne où il savait que le maquignon se trouvait souvent. Il l’y rencontra, en effet. Le négociant n’eut qu’un cri : “Mon Cheval !” Sans se troubler, Paturot expliqua que l’animal était tout près de là, dans l’écurie d’un restaurateur où il devait le prendre vers midi pour le conduire à Pantin. M. Courtin, qui avait une couse à faire dans le quartier, recommanda au maquignon de l’attendre quelques instants. Lorsqu’il revint, Paturot et le cheval avaient disparu.
Nouvelles recherches du négociant qui retrouva son homme, rue de Flandre, en train de négocier la vente de son cheval à un boucher hippophagique. Voilà donc, cette fois, le commerçant renté en possession de son bien. Dix minutes ne s’étaient pas écoulées que, rue de l’Ourcq, M. Loche, qui, lui aussi, cherchait partout son cheval et son voleur, rencontrait M. Courtin :
- Enfin, s’écria-t-il, le voilà !
Et malgré les protestations indignées du véritable propriétaire de l’animal, M. Loche le fit arrêter par deux agents, séance tenante.
C’est au poste du commissariat de la Villette qu’eut lieu l’explication, ou plutôt le dénouement de cette comédie. Les deux hommes se réconcilièrent en portant chacun une plainte contre Paturot, qui, d’ailleurs, court encore.
Annecy. Deux sorcières.
Durant une huitaine de jours, deux vannières, depuis quelque temps à Annecy, se rendaient dans un débit de boissons, rue des Annonciades, pour conter la bonne aventure à la patronne du café. Elles firent tant et si bien qu’elles réussirent à capter toute sa confiance.
Le 25 Janvier, elles dirent à la débitante :” Nous savons que vous avez du malheur avec votre bonne.” Par hasard, la bonne, en effet, s’était fait arrêter pour vol, dans le courant de la même semaine. Naturellement la débitante l’avait renvoyée. Les deux sorcières, pour effacer toute trace de ce malheur, versèrent de l’huile sur toutes les bouteilles, sur tout ce que la bonne avait pû toucher de ses mains profanes, en accompagnant chaque goutte d’huile de signes diaboliques et de grimaces fantastiques. Ensuite elles firent cadeau à la bonne femme d’une petite fiole contenant, disaient-elles, de l’eau bénite pour la préserver de tout accident.
Puis elles voulurent savoir où était la cassette dans laquelle la débitante mettait son argent, pour la purifier, elle aussi. Elles réclamèrent une pièce en or pour terminer la cérémonie. Pendant que l’une ensorcelait la débitante par ses signes cabalistiques et des gestes grotesques et bizarres, sa compagne faisait semblant de plier la pièce en or dans un morceau de papier qu’elle rendit à la patronne du café :” Gardez-la bien, lui dit-elle, au plus secret de votre armoire et ne la dépliez que demain matin.” Devant les deux sorcières elle la cacha soigneusement et eut la naïveté de ne la regarder que le lendemain. En dépliant le papier, elle s’aperçut qu’un sou avait remplacé la pièce en or. Elle se décida de porter plainte à la police, qui fut assez heureuse pour découvrir les sorcières logées dans leur roulotte à la Prairie. La police avait en outre reçu un mandat d’arrêt lancé contre l’une d’elles et son amant par le Parquet de Nancy, à la suite d’une condamnation à 2 ans d’emprisonnement pour vol prononcé contre eux par contumax. La police a arrêté la femme et l’amant, laissant l’autre sorcière en liberté provisoire en raison des soins à donner à sa nombreuse famille.
Singulière Hallucination.
La veuve Fourment, originaire d’Huos, et son fils Jean, donnaient depuis quelque temps des signes de troubles cérébraux. Ils croyaient à la métempsychose et s’imaginaient que l’âme du chef de famille défunt vagabondait sur les routes dans le corps d’un chemineau; aussi tout chemineau passant devant leur habitation était-il cordialement accueilli.
Dans l’un de ces coureurs de grande route, ils crurent reconnaître le défunt ; les traits du visage accusaient quelque vague ressemblance. Vite nos deux hallucinés l’invitent à prendre dans la maison la place du mort avec toute l’autorité s’attachant aux fonctions de chef de famille.
Le nouveau ménage vivait heureux. Le chemineau se laissait dorloter. On était au petit soin (?) pour sa personne. Les ressources disponibles furent vite épuisées. Les deux hallucinés essayèrent alors de vendre quelques titres de rente ; cela donna l’éveil aux parents qui mirent la police au courant. Le chemineau fut prié de déguerpir mais cela ne faisait pas l’affaire des malheureux. Fourment, devenu furieux à l’idée de se séparer de son père imaginaire, menaça de pourfendre le commissaire de police avec un vieux sabre dont il s’était emparé. On dut le ligotter. Pendant ce temps la mère brulait pour 8000 F de rentes.
Les deux malheureux vont être dirigés sur la maison de santé de Bracqueville. Quant au chemineau, après cette halte dans une maison plus qu’hospitalière, il a dû reprendre sa course au long des routes interminables.
Victime de sa crédulité.
Un garçon pâtissier de Nancy, Georges Hulin, âgé de vingt et un ans, se trouvant momentanément à Paris, était arrêté, lundi matin, boulevard du Temple, par deux individus se disant étrangers, qui, après quelques instants d’entretien, lui proposèrent de visiter la capitale en commun.
L’un des deux individus portait une sacoche en cuir noir, l’autre, vêtu malgré la saison d’un pardessus d’hiver, toussait à fendre l’âme dans un immense cache-nez qui lui enveloppait le cou et le bas du visage :
- “Je suis atteint d’une bronchite chronique, expliqua-t-il d’une voix éteinte au garçon pâtissier, qui ne pouvait s’empêcher de le regarder avec une curiosité mêlée de pitié. Cette horrible toux me fatigue; reposons-nous un peu, si vous le voulez bien; nous nous proménerons après.”
Georges Hulin accepta et ils s’assirent tous les trois à la terrasse d’un café voisin.
- “Tu devrais prendre une potion calmante, conseilla à son ami l’homme à la sacoche. Monsieur aura l’obligeance d’aller t’en chercher chez lz pharmacien. Tenez, prenez mon sac, continua-t-il. Il n’est pas juste que vous supportiez cette dépense.”
Le garçon pâtissier, apitoyé par la toux continuelle du malade prit la sacoche et il se préparait à partir lorsque, après une terrible quinte celui qui paraissait être un moribond lui lança en riant :
- “Ne vous sauvez pas avec. Ce serait un sale coup. Donnez nous donc votre porte-monnaie en gage. Nous serons plus tranquilles.
- Mais non ! mais non ! protesta son ami. C’est une plaisanterie. Allez, nous avons confiance en vous.”
Mais le garçon pâtissier, sans méfiance et piqué au vif par ces soupçons, insista et finit par laisser son porte-monnaie qui contenait 150 Francs. Le reste se devine : lorsqu’il arriva chez le pharmacien, il s’aperçut que la sacoche ne contenait que de vieux journaux et pas d’argent. Il retourna en hâte au café mais les deux habiles compères avaient déjà disparu.
Georges Hulin n’a pu que déposer une plainte entre les mains de M. Kien commissaire de police.
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